A écouter ce matin sur France Culture la chronique de Hervé Gardette ("La Transition") qui revient sur... le trottoir (et nous cite) !

Extraits :

Une collègue et néanmoins amie m’a envoyé une courte vidéo ce week-end, enregistrée à Paris, dans le quartier de Belleville. On y voit des petits groupes d’individus, assis sur le trottoir, en train de boire des bières…avant d’être délogés par la police.

Chacun jugera s’il s’agit d’un excès de zèle de la part des forces de l’ordre, ou d’un excès d’inconséquence de la part des riverains. Ce qui m’intéresse dans ce cas précis, c’est l’utilisation qui est fait du trottoir. S’y asseoir, à même le sol, pour prendre l’apéro, est un détournement d'usage. Et c’est justement un des intérêts de cette crise que de nous faire réfléchir aux modalités d’occupation de cet espace, tellement banal qu’il en devient invisible. A l’heure de la transition écologique, il mériterait qu’on lui fasse davantage de place dans les projets liés à la mobilité.

Saviez-vous par exemple que la ville de Toronto envisage d’adapter l’occupation de ses bordures de trottoir en fonction de l’heure de la journée ? Le matin, les véhicules pourraient s’y arrêter pour déposer les gens à leur travail, le soir, des marchands ambulants s’y installer pour créer de l’animation. C’est ce qu’on apprend à la lecture du dernier numéro de la revue Futuribles et de l’article que signe l’urbaniste Isabelle Baraud-Serfaty.

Les trottoirs ne commencent à se développer en France qu’à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, celui de la rue de l’Odéon ‘’permet aux badauds de se rendre au théâtre’’ du même nom, sans risque de se faire renverser par les fiacres, et sans avoir à tremper ses pieds dans la chaussée boueuse.

Mais ce n’est pas seulement pour faciliter la vie des piétons qu’ils vont finir par essaimer les villes, au point d’en définir les limites : c’est aussi parce qu’à la même époque se développent les réseaux souterrains qui servent à acheminer l’eau, le gaz, l’air comprimé. Or les trottoirs ont ceci de commode qu’on peut y disposer tout un tas de couvercles pour accéder à ces réseaux, sans avoir à couper la circulation automobile (puisque l’urbanisme moderne est obsédé par la voiture).

Cela donne une idée de la considération accordée aux piétons. L’espace qui est le leur ne l’est pas complètement. Le trottoir, loin d’être fluide, est le lieu de nombreux encombrements : sanisettes, arrêts de bus, bornes de recyclage, devantures de magasins. C’est d’ailleurs sur cette portion de l’espace public, et non pas sur la chaussée, que sont déposés les encombrants.

A cette liste, il faut bien sûr ajouter les trottinettes et les terrasses.

Vous le savez, les cafés et restaurants sont fermés pour cause de coronavirus. Pour leur réouverture, certaines municipalités envisagent d’autoriser le débordement temporaire de leurs terrasses jusqu’aux places de stationnement, afin de permettre à ces établissements d’accueillir un maximum de clients tout en respectant la distanciation physique.

A priori, l’extension du domaine des terrasses a tout d’une excellente idée. Elle participe de l’urbanisme tactique, devenu très à la mode avec l’épidémie. Mais cela revient à ‘privatiser’, même provisoirement, un espace censé appartenir à tout le monde, pas seulement aux consommateurs. Ca n’a rien d’une évidence.

Idem avec les trottinettes. Certes, les véhicules électriques ne peuvent plus rouler sur les trottoirs. Mais ils y stationnent, tout comme les vélos en libre-service, ou certains véhicules de livraison... Comme l’écrit Isabelle Baraud-Serfaty, ‘’l’explosion de l’encombrement des trottoirs...génère une concurrence accrue sur un espace qui reste physiquement limité, avec une conséquence majeure : l’humble bordure de trottoir devient l’actif urbain le plus convoité’’. On peut donc, ajoute-t-elle ‘’s’interroger sur le bien-fondé qu’il y a à ce que des opérateurs privés utilisent massivement cet espace pour exercer leur activité sans le rémunérer.

La bataille des trottoirs : voilà un thème un peu neuf pour le second tour des municipales.

 

Pour écouter l'émission : ici.

Pour relire l'article dans Futuribles (qui date de février 2020) et son "actualisation" (en avril 2020) : ici.


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