Liège…. Ses cafés, ses gauffres, sa gare de Calatrava mais aussi son colloque biennal international organisé par l’AMCV, l’Association du Management du Centre Ville, qui pilote notamment le programme « Lively-cities : reclaim public space for public use ». Nous étions invités à intervenir ce matin sur « les espaces publics dans la ville intelligente ». L’occasion de reprendre certains points déjà évoqués ailleurs, comme la mutation des modes de production de la ville sous l’effet de la triple mutation « REVOLUTION NUMERIQUE + VILLE DURABLE + CRISE FINANCIERE » (voir ici et ici). Mais aussi l’occasion d’interroger d’autres aspects centrés plus spécifiquement sur les espaces publics.

La forme des villes change-t-elle lorsqu’elles sont intelligentes ?

Une promenade, par exemple, dans le « fort numérique » d’Issy-les-Moulineaux (12 hectares développés par Bouygues Immobilier, 1600 logements programmés, 3500 habitants à terme dont 3000 déjà présents) nous convainc que les formes urbaines ne sont pas, ou peu, impactées par la dimension « smart city ».

AMCV0

AMCV1

AMCV0a

AMCV0b

C’est d’ailleurs ce que soulignait Antoine Picon, lors de sa stimulante intervention à la journée du PUCA du 8 juillet dernier. En substance, ce professeur à Harvard et auteur de « Smart cities » (Editions B2) notait le paradoxe suivant : d’un côté, le numérique est en train de devenir de plus en plus spatial, de l’autre, la forme urbaine a été très peu touchée - le projet de Songdo en Corée est par exemple très conservateur sur le plan de la forme urbaine. Pour autant, soulignait-il, on est face à un espace qui est en train de changer de nature, sous l’effet notamment de la réalité augmentée et de la géolocalisation. Donc, la forme urbaine n’a peut-être pas encore changé mais l’espace est transfiguré : l’intelligence va être très spatialisée (« spatialité du cerveau »), et les cartes de la ville ont changé, d’où l’importance du terme « mapping », qui devient synonyme du « monitoring ».

Il faut lire également l’article précurseur (il date de 2008) de Dan Hill : « The street as a platform », qui montre comment les transformations par la data des espaces publics sont invisibles à l'oeil nu, mais en même temps très profondes :

"The way the street feels may soon be defined by what cannot be seen with the naked eye".

"Informational systems are beginning to profoundly change the way our streets work, the way they are used, and the way they feel. This in itself presents a major challenge for the existing practice and vocabulary of planning".

"Considering the non-visual senses might be a better analogy when it comes to perceiving the way data affects i.e. looking at the way the streets sounds, feel or smells".


La notion d’espace « public » est-elle encore pertinente ?

Dans le dossier que le magazine d’A consacrait en 2007 à « la ville est-elle encore publique ? », nous pointions déjà que les différents registres de la distinction public-privé (accessibilité, réalisation, propriété, gestion) étaient en train de se chevaucher : traditionnellement, en France, un espace public est non seulement un espace accessible à tous, mais il est également réalisé par la collectivité, qui en est aussi le propriétaire et le gestionnaire ; désormais, on peut avoir des voiries réalisées par les opérateurs privés, ou qui leur appartiennent.

registres public privé

Dans le cas d’un « boulevard intelligent», comme celui de Nice, on peut faire l’hypothèse que la réalisation se fera encore sous la houlette d’un maître d’ouvrage public (avec un rôle important des acteurs privés), mais que la gestion sera dans bien des cas privée. On en veut pour indice l'apparition d'un nouveau métier : celui de "l'agrégateur", pris en charge, à Nice, par Veolia : "l’agrégateur est un acteur qui se place en intermédiaire entre les gestionnaires des réseaux de transport et de distribution, les producteurs décentralisés et les consommateurs. Ce rôle d’intermédiaire, voire de coordinateur, est prépondérant vis-à-vis de gros consommateurs, industriels et gros tertiaires par exemple. Il se double d’un rôle de « mutualisateur » pour les petits clients ; il aide à en gérer le foisonnement et, en agrégeant leurs consommations, en permet la prise en considération dans les mécanismes de réduction de la pointe de consommation ou, plus généralement, dans les processus de gestion de la demande. Il y a deux sortes d’agrégateurs : l’agrégateur technique et l’agrégateur économique". (source : Charte Smart Grid Côte d'Azur - Novembre 2012)

agregateur

La question de la « maille urbaine »

Lors du colloque du 3 juillet sur les "villes sobres" organisé par l'Ecole des Ponts, Sciences Po et Safège, Dominique Lorrain (Chaire Ville Ecole des Ponts Paristech, CNRS) pointait la problématique de la maille de fabrication et de gestion de la ville :

"Dans les solutions qui se profilent quel sera l'équilibre entre les grands systèmes techniques et les petits systèmes décentralisés ? Historiquement le développement des villes reste inséparable de celui des réseaux techniques. Le 19e siècle a vu s'ajouter aux adductions d'eau potable d'autres systèmes techniques : les égouts d'évacuation des eaux pluviales et des eaux usées, les réseaux de transports en commun, les systèmes de distribution de l'électricité et du gaz. Tous participaient d'un modèle aux propriétés à la fois techniques, spatiales, économiques, politiques et sociales : le réseau unique, de forme réticulaire, organisé en monopole et visant au service universel. Cette tendance à l'équipement n'a cessé de se poursuivre pour déboucher sur des villes de plus en plus organisées à partir de réseaux et de grands équipements. Ce modèle se trouve mis en question au profit de solutions décentralisées pour la production d'énergie ou d'eau potable, pour l'organisation de symbioses urbaines.

C'est une histoire déjà vécue dans d'autres industries : elle s'appelle miniaturisation, individualisation. Ce fut le cas dans le transport avec le passage du chemin de fer (collectif), à l'automobile (individuelle).
 Ce fut plus intense dans l'informatique avec la séquence mini-ordinateurs // micro-ordinateurs // smarphones. Pour les villes ce type de transformation serait de grande portée car elle modifierait plusieurs principes fondateurs : i) le principe qu'il ne peut y avoir efficacité et qualité que par la grande échelle serait contesté par une organisation au niveau quartier// îlot// bâtiment; ii) le principe de séparation fonctionnelle entre des bâtiments (privés), des rues (publiques) et des fluides qui empruntent les rues pour servir les bâtiments, serait remplacé par des circuits d’échanges courts (cascades) et des bâtiments intégrateurs (multi-fonctionnels)" (Dominique Lorrain)

De même, la Charte Smart Grid Côte d'Azur, comme l'étude de la Fabrique de la Cité (Vinci) "Quel rôle pour les villes dans la transition énergétique ?" pointent cet enjeu de la maille, ou plutôt des mailles pertinentes (cf. ci-dessous le schéma extrait de l'étude de la Fabrique de la Cité).

mailles

Là, encore cela brouille les limites traditionnelles entre espaces publics et privés, en même temps que cela interroge sur les nouveaux modes de gestion pertinents.

mailles


Retourner sur le site ibicity
Retourner sur le blog ibi blog