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Bonne année 2022… et bon (nouveau) pas de côté

Pour nos vœux 2022, comme pour ceux de 2021, nous vous proposons de faire un pas de côté, mais cette fois-ci en allant de l’autre côté, non pas de la chaussée, mais de la Méditerranée et du Sahara, et plus précisément au Sénégal, dans la banlieue de Dakar.

 

Nous ne sommes pas spécialiste des villes africaines (pas plus ceci dit que nous n’avons parcouru tous les trottoirs du monde ;-)), mais la mission que nous avons réalisée au Sénégal et en Côte d’Ivoire (sur le financement des projets urbains, pour l’UEMOA et la Banque Mondiale, avec Espelia) a été riche de découvertes que nous avons plaisir à partager.

 

Regardons d’abord la photo. Nous l’avons prise en juin 2021 à Keur Massar. On y voit une femme marchant sur le sable, devant une construction en cours : « Association Mbate Sisa Tank » / « Agence de sécurité et immobilière ». Pas de trottoir, mais une chaussée ensablée, qui, ici, renvoie à l’absence d’infrastructures, mais qui résulte aussi parfois, comme dans les Parcelles Assainies, des remblais effectués pour lutter contre les inondations récurrentes (voir photos et explications ici). Le ciment utilisé pour la construction, comme les fers à béton qui émergent de la construction au fond à gauche sur la photo, sont emblématiques de l’importance prise par le ciment en Afrique, et de la manière dont le ciment façonne ces « paysages urbains de l’inachevé ». Pour comprendre les raisons de l’essor du ciment sur le continent africain et les multiples questions qu’il soulève, il faut absolument lire le livre de la géographe Armelle Choplin* (« Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique » – voir ici la recension que nous en avons faite dans Futuribles, et ici un commentaire plus long – avec photos).

 

Revenons maintenant au pas de côté. Comme nous l’écrivions l’an passé (ici), nous croyons aux multiples vertus de ce décalage, qui permet notamment : de dépasser les oppositions binaires et sortir parfois des injonctions contradictoires ; de comprendre le point de vue de l’autre pour construire ensemble (et notamment co-produire la ville) ; de décaler le regard pour se rendre attentifs aux signaux faibles des évolutions à venir. En l’occurrence, nos missions au Sénégal et en Côte d’Ivoire nous invitent à considérer trois manières de faire un pas de côté

 

Premier pas de côté : prendre conscience du danger d’une histoire unique

Chimamanda Ngozi Adichie, l’auteur, entre autres, d’Americanah, est désormais une figure si reconnue qu’il n’est plus la peine de la présenter, mais c’est en 2021 seulement que nous l’avons découverte.

Elle nous interpelle notamment contre la méconnaissance dans laquelle nous plongeons lorsque nous nous contentons d’une histoire unique à propos de l’autre, qu’il soit une personne ou un pays. Voir notamment sa conférence TED :

Voir également sur ce sujet « L’histoire à parts égales » de Romain Bertrand, lauréat du Grand Prix 2012 des Rendez-vous de l’histoire de Blois, dont nous partageons l’invitation “inquiéter les certitudes“, ainsi que le récent ouvrage de Jean Birnbaum “Le courage de la nuance” (Seuil 2021).

Ce danger d’une histoire unique explique également l’importance de multiplier les points de vue. Si une carte n’est jamais neutre (voir notre billet sur la cartographie radicale), la multiplicité des cartes permet de rendre compte de la multiplicité des points de vue. C’est également ce que nous cherchons à enseigner dans notre cours à l’Ecole Urbaine de Sciences Po : montrer par exemple que les catégories « acteurs publics » / « acteurs privés » doivent être questionnées, et qu’au-delà des « étiquettes », ce sont surtout certaines caractéristiques qui doivent être prises en compte (par exemple, s’agissant des enjeux de transition écologique, la capacité de prise en compte du long terme). D’où aussi cette citation de Bruno Latour, empruntée à Sloterdikj, qui nous inspire fortement : « la politique n’est pas la révolution mais l’explicitation ».

 

Deuxième pas de côté : considérer que le subalterne n’est pas subalterne

En octobre dernier, nous terminions ainsi notre article dans la Revue Esprit (« Gouverner le trottoir ») : « Le lecteur attentif aura remarqué que cet article n’évoque que les trottoirs français (et un peu nord-américains). Mais, assurément, les nouveaux usages du trottoir renvoient à des pratiques que l’on trouve dans les pays d’Asie, d’Amérique latine ou d’Afrique, dans lesquels les évolutions du trottoir préfigurent peut-être des évolutions qui émergent en France : le trottoir comme lieu de vie, et le trottoir comme lieu des pratiques informelles, économiques ou non. Un détour par ces trottoirs d’ailleurs permettrait de renouveler l’approche que nous en avons : le trottoir n’est plus subalterne ! ».

Cette idée qu’il y a à apprendre de l’informel (ou de ce que l’on désigne comme tel) est notamment au cœur des « subaltern studies ». Sur ce sujet, il faut lire le numéro de juin 2021 de la revue l’Information géographique : « Quoi de neuf en géographie urbaine ? (3)“. Et aussi : les travaux de David Mangin sur les rez-de-ville, de Romana Nanga sur les trottoirs des villes d’Afrique et d’Asie.

D’une certaine manière, c’est aussi tout l’enjeu de l’approche « signaux faibles » en matière de prospective urbaine. Egalement, dans un registre plus opérationnel, nous chercherons, avec Espelia et Partie Prenante, à mobiliser un certain nombre d’exemples africains dans notre étude sur « les nouveaux modèles économiques de la sobriété ».

 

Troisième pas de côté : mesurer le poids des imaginaires et des représentations

Dans notre mission au Sénégal et en Côte d’Ivoire, et notamment dans le cadre de la formation que nous avons dispensée aux responsables des politiques urbaines de ces pays, nous avons été confrontés à plusieurs reprises à la question des « villes nouvelles ». Or, il est frappant de voir, d’une part, combien ce terme charrie des représentations contrastées (c’est un euphémisme), d’autre part, combien l’impact de ces imaginaires sur la fabrique opérationnelle des projets est beaucoup plus direct qu’on ne pourrait le penser de prime abord.

Repérer ces imaginaires d’autrui (qui ne sont pas forcément les nôtres) et ce qui les nourrit est ainsi souvent un préalable à l’action. C’est particulièrement vrai quand on travaille à l’étranger. On se souvient qu’en 2009, lors d’une mission en Inde pour Transit City et Peugeot, nous avions réalisé notre naïveté en comprenant que la politique urbaine pouvait être prioritairement mise au service du développement économique du pays et non au service des habitants (voir notre tribune d’alors dans LeMonde.fr). Le tout récent changement de leurs jours de week-end par les Emirats Arabes Unis en est une nouvelle illustration éclatante et…. déconcertante ! On savait certes que le temps était un outil des politiques publiques (cf. l’axe « temps-réel » des « nouveaux modèles économiques urbains ») mais de là à changer les modes de vie (temps religieux, temps familiaux, temps scolaires…), il y a un pas (de temps) qu’on n’imaginait guère voir franchi.

S’il est indispensable quand on travaille à l’étranger, cet enjeu de décrypter les imaginaires est aussi indispensable quand on travaille plus près de chez soi. Voir par exemple en France la question des (nouveaux) imaginaires du péri-urbain, des métropoles ou des villes moyennes (cf. “La France sous nos yeux“, de Jean-Laurent Cassely* et Jérôme Fourquet).

 

Et pour finir ce billet :

Un petit jeu : quelle inscription ne figurait pas sur la photo d’origine qui figure sur la carte de voeux ? Vous pouvez nous envoyer votre réponse par mail à ibicity@ibicity.fr (cadeau : un mot de passe pour regarder la vidéo de votre choix sur notre nouvel espace « ibi club » !) ou tout simplement nous faire part de vos réactions à ce billet.

Un rendez-vous : début février, ibicity publiera son premier « annuel illustré » !! L’occasion de revenir, plus longuement que nous ne l’avions fait l’an passé (ici), sur une année 2021 riche d’enseignements et de questionnements et sur quelques pistes d’action pour 2022.

Et enfin et surtout : ibicity vous souhaite une bonne année 2022 et de bons pas de côté ! … dans la suite de nos voeux 2021, 2020, 2019, 2018, 2017, 2016 (un « grand-huit piéton », notre carte préférée !), 2015, 2014, 2013, 2012, 2011.

 

*Armelle Choplin et Jean-Laurent Cassely interviendront dans le séminaire « Futurs de villes » que nous organisons pour Futuribles les 31 mars et 1er avril 2022. Programme complet à découvrir très prochainement.

 

Principales références citées dans ce billet :

« Matière grise de l’urbain. La vie du ciment en Afrique » – Armelle Choplin – MétisPresses – 2020

Americanah” – Chimamanda Ngozi Adichie – Gallimard – 2014

Cartographie radicale” – Nepthys Zwer, Philippe Rekacewicz – La Découverte – 2021

Paris ville invisible” – Bruno Latour et Emilie Hermant – Editions B42 – 2021

L’histoire à parts égales” – Romain Bertrand – Seuil – 2011

Le courage de la nuance” – Jean Birnbaum – Seuil – 2021

Quoi de neuf en géographie urbaine ? (3)” – Revue L’Information géographique – 2021

La France sous nos yeux” – Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet – Seuil 2021