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“Contre-cartographie”, ou lorsque toute carte est subjective

La cartographie est-elle une science exacte ? La recherche peut-elle être neutre ? Comment donner à voir la complexité ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles le livre “Cartographie radicale – Explorations”, de Nephtys Zwer et Philippe Rekacezwicz (Editions La Découverte, 2021 – Avec Dominique Carré éditeur) apporte des éléments de réponses.

Extraits (c’est nous qui soulignons) :

“La réflexion que nous menons avec le présent ouvrage se veut une approche plutôt qu’une définition de cette cartographie critique, radicale ou expérimentale. Cette nouvelle façon de concevoir les cartes constitue, même si elle la bouscule un peu, un prolongement de la cartographie conventionnelle. Cette dernière revendique un statut de science exacte, s’appuyant sur des données réputées fiables, et croit produire des images neutres et fidèles de la réalité. Au mieux, ces cartes s’approchent au plus près de la réalité du terrain, en le représentant le plus fidèlement possible, ce qui les rend absolument nécessaires : il faut pouvoir se repérer, se déplacer d’un point à un autre, il faut que les avions puissent voler, que les bateaux puissent naviguer. La cartographie alternative se veut plus modeste, car elle questionne en permanence les données et les informations dont elle se nourrit et, surtout, assume – et revendique même – sa nature subjective : les images cartographiques ne sont que des visions, des interprétations du réel. (p15)

Comme nous allons le montrer, prétendre que la carte n’est qu’une représentation fidèle de la réalité géographique du monde fait l’impasse sur son utilisation politique et sociale et sur son rôle de pourvoyeuse d’un savoir possiblement très “orienté”. Or, si la carte peut être utilisée pour la propagande des puissants et des souverains pour affermir leur pouvoir, elle peut aussi servir la contestation ou la résistance. (page 15) (…)

Pour écrire l’histoire d’une cartographie qui s’échappe des cadres institutionnels et s’invente elle-même, il faudrait donc interroger l’histoire de la représentation graphique et de la visualisation de données statistiques, évoquer ses balbutiements, ses prémices, ses développements et ses détours. Se demander, par exemple, d’où vient la difficulté à nettoyer la géographie de l’aura techniciste et scientifique dont l’a parée la révolution quantitative des années 1950-60, quand elle a mis les mathématiques au service de l’analyse spatiale. Alain Desrosières a fort bien décrypté et déconstruit les mécanismes des manipulations à l’oeuvre dans la production de données chiffrées, que pratiquement personne ne remet pourtant en question. (page 17). (…)

D’où nous parlons : Autrement que la géographie conventionnelle, la géographie radicale assume clairement sa subjectivité. La neutralité de la recherche est toujours un leurre. L’information n’est jamais neutre : elle vise toujours un effet, elle veut que son message soit compris d’une certaine façon. Nous savons qu’il en est ainsi de la carte. La particularité de la cartographie radicale est qu’elle autorise l’expression de la subjectivité des cartographes à même la carte. (…) Le designeur Joan Grootens veut faire des cartes qui se remettent elles-mêmes en question et qui, pour cela, se doivent d’être ambigües. Comme elles sont basées sur des données sélectionnées et des opérations réalisées en fonction de l’intention cartographique (…), il s’agit de prendre conscience des manipulations qu’elles subissent, de rechercher “les lieux où l’enquête n’est pas allée”, quelles données manquent, comment représenter l’absence, etc. Il s’agit non seulement d’interroger la provenance des données, mais aussi de se demander qui les a collectées et pourquoi, quels outils, quels modes opératoires sont choisis pour les visualiser et ainsi de procéder à la contextualisation de leur production. Cela revient à questionner la “rhétorique de la visualisation”, la façon dont est produit et s’articule le message et ce qu’il vise.
La cartographie radicale ne parle pas du haut d’une chaire universitaire. Son élaboration n’obéit pas à une commande institutionnelle et elle essentiellement le fait du terrain. Au début, ce sont des groupes d’artistes et d’activistes qui ont commencé par porter la technique de la cartographie parmi les groupes en lutte. Mais il serait difficile de déterminer les moteurs de ce phénomène : est-il initié par la recherche ou résulte-t-il prise de conscience de l’importance de l’espace dans nos revendications politiques ? Il est certain que le recours aux cartes s’est généralisé, la technique même de l’élaboration cartographie n’étant plus réservée aux spécialistes. La carte s’est banalisée dans ses usages quotidiens (météo, GPS) autant que dans la cartographie numérique et automatique (systèmes d’information géographique, logiciel de traitement des données, logiciels de dessins vectoriels, etc.).
La cartographie radicale prend ainsi une dimension collaborative à tous les niveaux de sa réalisation : relevés, constitution de bases de données, diffusion en open source sur Internet. (Page 194) (…)

En miroir de cette acceptation réflexive de la géographie, ce sont les groupes réalisant les cartes qui deviennent acteurs, car l’objectif de la cartographie radicale est de provoquer une conscientisation de leur situation spatiale : du fonctionnement de leur environnement autant que de leur propre position, de leur place, de leur rôle, de leur importance. En effet, si les cartes du pouvoir établi sont celles des frontières, des limites, de l’accaparement, et de la restriction des déplacements, la carte subversive va représenter non pas les formes du monde tel que voulu et imposé par les puissants, mais celles du monde vécu par les personnes qui subissent cette domination”. (page 195)

 

Cet ouvrage, très documenté et très illustré, est particulièrement stimulant. A tel point qu’en ce qui nous concerne, il soulève au moins autant de questions qu’il n’apporte de réponses. L’un des points qui nous interrogent le plus est assurément la filiation qu’il y a entre cette “cartographie radicale”, qui nous semble offrir une indispensable boîte-à-outils, et la “géographie radicale” conçue par David Harvey (un des principaux auteurs de la critique de la ville néolibérale, dont on a personnellement du mal à voir comment elle outille l’analyse des évolutions de la fabrique urbaine – cf. notre billet “critique de la ville néolibérale” rédigé à l’occasion de la sortie du livre de Gilles Pinson)… A creuser ! (voire imaginer une “contre-contre-géographie” ?!)

En contrepoint de cette “Cartographie radicale”, on lira avec autant de plaisir “Mappa Urbis”, du collectif Stevenson (Editions Parenthèses, 2021), qu’on peut décrire comme une anthologie de plans de villes, accompagnés le plus souvent d’extraits de romans ou essais philosophiques. On écrit “en contrepoint”, car, cherchant à situer ces deux ouvrages l’un par rapport à l’autre, et en forçant le trait, on aurait tendance à considérer le premier comme “auteur-centré” (c’est d’abord le point de vue du producteur de la carte qui s’exprime) quand le second serait davantage “lecteur-centré”, autorisant une multitude de lectures des cartes proposées. A moins que la différence ne réside d’abord dans les disciplines des auteurs (historien et géographe pour le premier ouvrage, artistes, architecte et philosophes pour le second) ?

 

Pour aller plus loin :

Les cartes nous racontent-elles des craques ?” (Sans oser le demander, France Culture, 58 minutes)

Autre ouvrage sur le même sujet : “Contre-cartographier le monde” (dir. Diane Bracco et Lucie Genay, Limoges, PULIM, collection “Espaces Humains”) : ici. (“Vue sous cet angle, la carte n’est plus cantonnée au rôle de compagne d’une Histoire globale unifiée (eurocentrique, étatique, patriarcale et/ou capitaliste). Elle est un moteur central dans la pluralisation critique des histoires, des mondes, des subjectivités et des territorialités. Ainsi, les outils d’analyse qui permettent de décentrer l’espace du regard dominant sont particulièrement précieux. Par exemple, la géocritique développée par Bertrand Westphal et également utilisée dans plusieurs contributions ici est le produit d’une réflexion interdisciplinaire sur l’hétérogénéité des points de vue et l’impact de la polysensorialité sur les représentations des espaces humains”).

L’article d’Armelle Choplin et Martin Lozivit : “Mettre un quartier sur la carte : Cartographie participative et innovation numérique à Cotonou (Bénin)” (Cybergéo, 2019)

Les très beaux “Atlas des mondes urbains“, sous la direction d’Eric Verdeil, et Atlas des villes mondiales” sous la direction de Charlotte Ruggeri

Nos billets qui parlent de cartes : #cartographie

Et aussi notre page “Portfolio” sur notre site, qui renvoie vers une sélection de schémas que nous avons réalisés.