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jeudi, 26 septembre 2013

Plus vite ! Intervention sur la lenteur des projets urbains

Le Club "Ville Hybride - Grand Paris" s'est réuni hier dans les locaux de la Caisse des Dépôts sur le thème "gouvernance de projets, gouvernance territoriale".

Sont intervenus en particulier : Hugo Bévort, conseiller de Pierre Mansat, Jean-Jacques Terrin, professeur à l'Ecole Nationale d'Architecture de Versailles, Michel Bourgain, maire de l'Ile-Saint-Denis, Frédéric Gilli, directeur de Métropolitiques, et Grégoire Saurel, fondateur de Bellastock.

ibicity était invitée à intervenir pour répondre à la question suivante : est-il réellement plus difficile, ou du moins plus long, de développer des projets de territoires aujourd’hui qu’il y a 30 ans, et pour quelles raisons ?

club vhyb 1

On trouvera ci-après une retranscription de notre intervention.

Michaël Silly (MS) : Peut-on vraiment parler d’un allongement des projets ?

Isabelle Baraud-Serfaty (IBS) : Il n’est pas facile de donner une réponse univoque. D’abord parce qu’un projet va souvent chercher ses racines très profondément. Je pense par exemple à Antoine Grumbach qui, pour son projet du Grand Paris, reprenait la citation de Napoléon : « Paris, Rouen, Le Havre, une seule ville dont la Seine est la grande rue ». De même, la ligne rouge du métro du Grand Paris, qui est prévue pour 2020, et qui sera celle qui sera construite en premier, vient d’un projet bien plus ancien que celui de la SGP, Orbival.

Ensuite, il est difficile de généraliser. Par exemple, Val d’Europe, le projet de ville nouvelle portée par Disney, et l’ile Séguin sont deux projets qui sont nés à peu près en même temps (1987 pour l’un, 1992 pour l’autre), et l’un est bien développé quand l’autre patine. Et en même temps, on peut se dire que c’est parce qu’il y a toujours eu l’affichage d’une forte ambition sur l’Ile Séguin qu’une dynamique a été donnée au Trapèze.

Ceci étant dit, oui, les grands projets urbains en France sont aujourd’hui longs à monter. Le temps de développement d’une opération, c’est au minimum 10 ans, voire 25 ans, voire 40 ans. Guillaume Poitrinal, l’ancien patron d’Unibail (qui développe notamment les projets des Halles, de la Tour Triangle, de nombreuses tours à La Défense) a publié l’an passé un petit livre fort stimulant, chez Grasset, qui s’intitule : « Plus vite ! la France malade de son temps ». En particulier, il compare le temps de réalisation des 155 km de métro du Grand Paris, projet déclaré « urgent » (au minimum 25 ans) avec celui des 110 premiers km du RER (7 ans : 1962-1969), et avec les six premières lignes du métro parisien (dix ans, à l’époque sans tunnelier). Il prend également l’exemple de la gare de Shangaï et l’extension de la gare de Marseille, qui se sont faites toutes deux avec le même architecte (Jean-Marie Dutillheul), mais la première a été réalisée en cinq ans, la seconde en quinze.

Enfin, la preuve de ce ralentissement, c’est que l’Etat lui-même a instauré la procédure de contrats de PPP pour permettre justement de réaliser les projets « urgents » !

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MS : Quels sont les facteurs de ralentissement des projets ?

Le premier changement, c’est la décentralisation. 30 ans, c’est 1983, et on peut effectivement considérer qu’il y a un « avant » et un « après » 1983. Car, 1983, c’est un an après les premières lois de décentralisation qui ont finalement abouti au millefeuille territorial que l’on connaît aujourd’hui. Et il est évident que ce changement dans la gouvernance des projets est majeur. On passe d’un acteur « tout puissant » à une pluralité d’acteurs publics, qui interviennent chacun avec leur compétence propre, soit comme maîtres d’ouvrage, soit comme cofinanceurs. Et cette question est d’autant plus prégnante que les grands projets métropolitains ont des enjeux qui dépassent les frontières administratives. J’enseigne à Sciences Po sur la coproduction public-privé, mais aujourd’hui, un défi peut-être encore plus important, c’est celui de la coproduction public-public.

L’exemple le plus significatif de ce changement, ce sont les grandes OIN (Opérations d’Intérêt National) voulues par l’Etat. On a aujourd’hui, comme dans les années 60 et les villes nouvelles, des EPA (Etablissements publics d’aménagement) créés par l’Etat. Mais aujourd’hui ces acteurs doivent très largement composer avec les collectivités locales, qui sont d’ailleurs membres de leur conseil d’administration.

Le deuxième changement, qui est lui aussi majeur, c’est le renouvellement urbain. En France, il y a un certain consensus (qui s’exprime en tout cas dans la loi SRU, et auquel pour ma part, je souscris complètement) pour considérer qu’il faut privilégier la reconstruction de la ville sur elle-même plutôt que l’étalement urbain. Cela coûte plus cher : parce qu’il faut dépolluer, démolir, parce que les valeurs sont celles de parcelles urbanisées, et que le droit est très favorable au propriétaire initial, parce qu’il faut du sur-mesure. Et cela engendre plus d’incertitude : risque archéologique, utilisateurs qui peuvent être présents et peuvent partir, et donc plus de complexité.

Ces deux facteurs sont anciens, mais ils sont montés en puissance jusqu’à aujourd’hui, et de plus, ils sont amplifiés par la crise

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Enfin, le troisième changement c’est la montée de la contestation des projets, avec en particulier la généralisation des recours. Or, en urbanisme, un recours, même s’il n’est pas fondé juridiquement, suffit à retarder un projet. C’est d’ailleurs le sens de l’ordonnance qui est entrée en vigueur cet été. Cette montée de la contestation, je ne sais pas comment il faut l’analyser. Peut-être est-ce le résultat de l’inflation des normes juridiques ? Peut-être est-ce le signe d’une montée en puissance des habitants ? Mais souvent, ceux qui déposent des recours ne sont que des faux nez. On peut y lire aussi peut-être une perte du sens collectif. Avec un antagonisme plus fort entre le champ de l’action publique, fondée sur l’intérêt général, et le droit de propriété, à valeur constitutionnelle. Enfin, c’est peut-être aussi un des effets de la métropolisation, avec des métropoles écartelées entre le local et le global. Récemment, Olivier Mongin, dans Tous Urbains, revenait sur les manifestations de la place Taskim à Istanbul et à Sao Paulo contre le prix du billet de transport et écrivait : « Le temps des politiques urbaines pharaoniques ne fait plus recette quand les inégalités territoriales deviennent insupportables. La concurrence entre les villes globalisées, le benchmarking urbain, la ville attractive soumise à des événements ne convainquent guère ceux qui cherchent d’abord à habiter là où ils sont ».

Donc, effectivement, on a trois facteurs de ralentissement des projets relatifs à : la gouvernance ; le type de projet (brownfield / greenfield) et le cadre juridique. C’est sans doute là une grille de lecture qui permet de comparer avec la situation dans d’autres pays.

Alors quelles conséquences ? Finalement, ce n’est pas forcément gênant si on considère que ce temps plus long permet d’améliorer la qualité des projets (prise en compte des points de vue des parties prenantes, et sédimentation dans le temps, permettant par exemple des écritures urbaines plus variées ou une meilleure adaptation aux besoins des usagers). Mais c’est une situation évidemment très préoccupante si si on considère les trois conséquences suivantes. Premièrement, le temps c’est de l’argent, et donc cette lenteur compromet la faisabilité financière même des projets. Ensuite, cette lenteur ne permet pas de faire face aux enjeux d’urbanisation, comme la construction de 70.000 logements par an en Ile-de-France. Et enfin, le risque est aussi celui du développement de logiques de production urbaines et de formes urbaines non désirées, comme les petits projets dans le diffus (qui créent l’étalement urbain), ou des formes d’urbanisme « privées », comme les macro-lots (qui permettent des délais de réalisation plus rapides, mais suscitent de nombreuses interrogations).

MS : Quels sont les facteurs de mutation porteurs d’espoir ?

D’abord, on est dans une période de mutation profonde de la fabrique urbaine, et c’est absolument passionnant. Et je crois qu’on a toutes les raisons d’être optimistes. D’abord, c’est finalement quand un système est à bout de souffle qu’il peut se réinventer. Et puis, surtout, je l’ai dit, la fabrique de la ville est en plein bouleversement.

D’abord, la première bonne nouvelle, c’est que la gouvernance est en train d'évoluer, par exemple avec la création d’une métropole du Grand Paris, que vient d’évoquer Hugo Bévort.

La deuxième nouvelle, c’est qu’il y a maintenant un consensus qui se fait jour sur le fait qu’il va falloir arbitrer les projets urbains, se demander si on a plus intérêt à les faire que pas. Par exemple, si on multiplie le nombre de gares du Grand Paris par une surface de projets de 500.000 m2 autour de chaque gare, cela fait 35 millions de mètres carrés en projets ! Et on sait bien qu’ils ne pourront pas être tous développés. Mais cela permettra de mettre plus de moyens sur ceux qui sont vraiment utiles. Il y a par contre deux enjeux. Un enjeu de gouvernance donc. Et aussi un enjeu de mesure de la création de valeur urbaine des projets. A cet égard, vous avez certainement lu le rapport d’Emile Quinet qui vient d’être rendu au Commissariat général à la stratégie et à la prospective sur « l’évaluation socio-économique des investissements publics ».

Un autre facteur de mutation positif, c’est la montée des acteurs privés. J’ai dit tout à l’heure que la « privatisation » de la ville comporte certains risques, mais je crois aussi que l’appétit des acteurs privés sur les problématiques urbaines peut constituer une formidable opportunité, pour peu que les acteurs publics sachent orienter l’action de ces acteurs privés dans le sens des intérêts publics. C’est là une condition sine qua non, qui suppose que les acteurs publics se renforcent et évoluent dans leur pratique et leur savoir-faire.

Autre point positif : l’émergence des logiques bottum-up. Je crois beaucoup à la force du local, à la force des habitants, et cela est assurément renforcé par la révolution numérique. Enfin, on voit aussi beaucoup de réflexions sur des nouveaux modèles économiques, là aussi sous l’effet de l’impératif du développement durable et de la révolution numérique : logiques de mutualisation, économie de la fonctionnalité, économie circulaire. Là aussi, il me semble qu’il y a des leviers d’innovation majeurs. Mais là encore, les métiers et les approches de conduite des projets doivent évoluer. Il nous faut réinventer collectivement les modes de production de la ville. C’est un enjeu majeur, mais passionnant.


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lundi, 14 janvier 2013

La Défense, dictionnaire et atlas

Les Editions Parenthèses viennent de publier un dictionnaire de la Défense, centré sur l'architecture et la politique, accompagné d'un atlas. Ce dictionnaire a été établi sous la direction de Pierre Chabard et Virginie Picon-Lefevre. Nous y avons rédigé 9 notices :

- adresse postale
- crises
- économique (modèle)
- finance / financiarisation
- investisseurs immobiliers
- promoteurs
- propriété foncière
- Unibail
- volumes (division en).

couverture defense


Extrait de la notice "finance / financiarisation" :

Dans son livre Form follows finance (New York, Princeton Architectural Press, 1995), Carol Willis démontrait l’hypothèse que l’architecture de Chicago et New-York découlait de considérations financières. L’étude reste à faire dans le cas de La Défense, mais plusieurs indices accréditent l’idée que la finance – entendue dans le double sens des logiques des investisseurs financiers et des mécanismes financiers – serait à la fois le principal urbaniste et le principal architecte du quartier d’affaire. La Défense serait alors l’incarnation française de la financiarisation de la ville, dans le sens où ses formes architecturales et urbaines seraient principalement liées à des causes financières plus que techniques, esthétiques, politiques ou réglementaires.

Extraits de la notice "économique (modèle)":

Envisagée au départ comme une opération d’aménagement presque classique, La Défense comprend néanmoins un élément spécifique, lié à la gestion du site. Dans les cas les plus courants, l’aménageur a vocation à disparaître une fois les terrains aménagés : les parcelles vendues à des promoteurs ou des investisseurs leur sont définitivement acquises, et les équipements publics, notamment les voiries, sont rétrocédés à la commune sur laquelle se trouve l’opération. Or, dans le cas de l’EPAD, ce transfert aux collectivités n’a pas été fait, ce qui fait que l’EPAD a longtemps exercé un rôle d’exploitant en sus de son métier d’aménageur : il assure la gestion quotidienne de la Défense, "balaye les espaces publics, entretient les parterres de fleurs, gère les parcs de stationnement, fait fonctionner les ascenseurs et les escalators, efface les graffitis".

La rentabilité de La Défense, tout comme sa gestion, soulève la question de l’échelle pertinente pour apprécier le modèle économique en place. Répondre à cette question suppose au préalable de se demander si la Défense est d’abord un projet local ou un projet régional ou national. La difficulté, c’est qu’elle est justement les trois à la fois. A défaut de donner une réponse définitive, laissons le dernier mot à Robert Auzelle : « On peut se demander si l’on aurait entrepris cette opération si l’on avait été conscient de son coût global. Parfois je pense qu’il en est, toutes proportions gardées, de La Défense comme de Versailles du Grand Roi ».

Extrait de la notice "adresse postale" :

Même si leur adresse géographique est à Puteaux, Courbevoie ou Nanterre, l’adresse postale des entreprises implantées à La Défense est « Paris-La Défense cedex ». Par exemple, le siège administratif de la Société Générale a son adresse géographique « 17 cours Valmy - La Défense 7 - 92800 Puteaux », mais son adresse postale « 17 cours Valmy - 92972 Paris La Défense Cedex ». Ceci n’est pas spécifique à La Défense. Une norme précise décidée par La Poste, qui prévoit que pour certaines zones d'activité couvrant plusieurs communes, le nom de la zone fait office de localité de distribution.

Extrait de la notice "volumes (division en)" :

En effet le principe juridique fondamental qui prévaut généralement en matière de propriété est que « la propriété du sol emporte la propriété du dessus et du dessous » (article 552 du Code Civil). Or, très vite, lors de la conception des premières tours du quartier d’affaires, il est apparu qu’un certain nombre d’exigences fonctionnelles étaient incompatibles avec ce principe.

Tout d’abord, du fait de l’imbrication, sous la dalle, de l’infrastructure relative aux bâtiments, les locaux annexes de chaque tour en infrastructure ne pouvaient être réalisés en totalité dans leur emprise foncière et se poursuivaient dans l’emprise d’autres tours.

De plus, l’imbrication d’équipements publics au sein d’immeubles privés se heurtait au principe de l’incompatibilité du Domaine Public avec le statut de la copropriété – qui était jusqu’alors le principal mode d’organisation juridique pour répartir la propriété d’un immeuble entre plusieurs propriétaires. En outre, la copropriété nécessite une connaissance définitive des immeubles, puisqu’il faut répartir la propriété indivise des parties communes entre tous les lots, ce qui n’était pas le cas à La Défense où les tours n’étaient conçues qu’au fur et à mesure de la commercialisation des droits à construire par l’aménageur.

C’est donc à l’occasion de l’aménagement de La Défense que la technique de la division d’immeubles en « volume » a ainsi été développée à partir de 1962, par le notaire Maître Thibierge et par Jean Cumenge, directeur juridique de l’EPAD.

Le dictionnaire a été traduit en anglais. Voici quelques extraits :

"Densification as economic model

With the passage of time - and again staying with Zone A - the focus of the development process has evolved towards becoming an exercise in urban regeneration, in wich it was a watter of rebuilding La Défense on its existing site. Such was the objective of the 2006 Renewal Plan, which envisaged 450.000 m2 of additional net floorspace being built within Epad perimeter, 300.000 m2 in the form new buildings on sites either vacant or becoming vacant and 150 000 m2 through demolition and subsequent rebuilding".


Voir aussi le billet sur "la ville des promesses"

Voir aussi le billet sur "L'Hôtel de la Marine, symbole de la financiarisation de la ville ?"

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dimanche, 10 juin 2012

Production urbaine "à la française" et mondialisation

La revue Etudes Foncières publie une interview que nous avons réalisée de Françoise Fromonot, dont nous avions déjà signalé ici le remarquable ouvrage sur "La campagne des Halles".

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Extrait :

Le « projet urbain à la française » serait en fait une forme d’urbanisme générique ?

Paradoxalement oui. Avec ses formes urbaines derrière lesquelles pointe le fantôme omniprésent de l’haussmannisme, l’urbanisme de composition fabrique de la ville néolibérale de base, dans un divorce avec l’épaisseur vécue des territoires réels qui s’apparente à celui dont fut justement accusé en son temps le modernisme. Il en résulte un urbanisme du « ni-ni » : ni l’utopie et la cohérence parfois impressionnante de certains quartiers modernes, ni les ambiances familières de la ville ancienne avec ses recoins, ses ambiguïtés et sa part d’ombre. Dans ce mélange de barres en îlots et d’espaces verts pris dans des cours, les qualités de l’un et de l’autre s’excluent mutuellement au lieu de se combiner. L’expression de « ville générique » a été jetée dans le débat par un texte fameux, écrit il y a bientôt vingt ans par Rem Koolhaas, dont les tenants du « projet urbain » font depuis lors un grand Satan du libéralisme mondialisé. D’une plume qui oscille entre une ironie glacée et une empathie assez déstabilisante, il y décrit, en spectateur fasciné, cette ville sans qualités, sans identité, qui se répand sous nos yeux dans des quantités phénoménales, à l’insu des urbanistes patentés.

L'intégralité de l'interview est téléchargeable ici

Etudes Foncières n°157 - Mai-juin 2012 - Interview de Françoise Fromonot, par Isabelle Baraud-Serfaty et Pauline Fouilland.

Pour lire l'interview de Jacques Lucan qui a fait suite, dans la revue Etudes Foncières, à celle de Françoise Fromonot, cliquer ici.

A lire aussi : le billet sur l'article de D'A sur Françoise Fromonot

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mercredi, 16 mai 2012

Gurgaon, ville privée à l'indienne

Le Monde daté d'hier consacre une pleine page à Gurgaon, cette ville "privée" de plus de 1,5 millions d'habitants située à une trentaine de kilomètres de Delhi.

Premier extrait :

"Le modèle de Gurgaon symbolise cette nouvelle urbanisation de l'Inde, menée par les seuls promoteurs immobiliers, sans planification, à l'écart de toute gouvernance publique. "L'Inde est dans ses villages" avait coutume de dire Gandhi. Depuis son indépendance, le pays n'a jamais fait de la politique de la ville sa priorité. Mais avec la deuxième plus forte croissance économique du monde, les agglomérations sont devenues incontournables. D'après les prévisions du cabinet McKinsey, le pays devrait compter, d'ici 2030, 68 villes de plus d'un million d'habitants, soit le double de l'Europe".

Second extrait (interview du géographe Frédéric Landy) :

"Les riches font sécession : ils se coupent de la société, de la vie démocratique. Ils se contentent de gouvernements technocratiques, les promoteurs assurant les fonctions de municipalité. Ainsi, ils ne font plus pression sur les pouvoirs publics pour forcer l'amélioration des autres quartiers. C'est grave, car l'histoire du développement des villes en occident, au XIXè siècle, s'est faite par la pression des bourgeois sur l'Etat pour obtenir des progrès sanitaires, et ainsi les protéger des épidémies".

Nous avions visité Gurgaon, fin 2009, dans le cadre d'une mission prospective pour PSA sur les villes indiennes. Cette visite, suivie notamment de celles d'Hyderabad et de Mumbaï (Bombay), nous avait conduit à publier une tribune dans le Monde : "Grand Paris ou grand écart : la ville de l'après-Kyoto ne doit pas être celle de l'avant-Mumbaï" (téléchargeable ici) :

"Avec ses enjeux urbains exacerbés, Mumbai fonctionne comme un miroir grossissant de l'évolution des plus grandes villes mondiales, et nous ramène à... Paris. En premier lieu, Mumbai nous montre que la qualité du cadre de vie peut ne pas être la finalité première des politiques urbaines. Là-bas, le développement urbain est d'abord un outil de développement économique. Selon "Mumbai vision", le plan de développement élaboré par la société de conseil McKinsey pour le compte de l'autorité métropolitaine, il doit permettre d'inscrire la capitale économique indienne dans la compétition internationale entre villes ; il faut "embellir" la ville, réduire les "slums" (bidonvilles), la rendre attractive pour les entreprises et les cadres, notamment étrangers, et résoudre les problèmes de congestion automobile et d'insuffisance énergétique qui l'empêchent de fonctionner."

Gurgaon

Cela nous avait aussi conduit à nous interroger (dans un texte non publié) sur la place de l'urbaniste. Nous écrivions alors - mais cela est encore plus vrai aujourd'hui : "La ville change. Les mécanismes de production urbaine sont aujourd’hui en plein bouleversement sous l’effet de trois phénomènes conjugués : recomposition des acteurs publics et privés, nouvelles logiques du développement durable et développement des nouvelles technologies. Dans ce contexte, l’urbaniste voit sa place se modifier au point d’être menacé de décrochage : la plupart de ceux qui font la ville aujourd’hui ne sont pas « urbanistes ». Qu’on en juge. Avant, Le Corbusier dessinait la ville nouvelle de Chandigarh, maintenant ce sont des promoteurs privés (DLF à Gurgaon), des entreprises technologiques (Cisco à Bengalore) ou des cabinets de conseil en stratégie (McKinsey à Mumbai) qui conçoivent les villes indiennes. C’est également le cas en France : le quartier des Berges du Lac à Bordeaux est piloté par Bouygues, les Docks de Saint-Ouen par Nexity, Unibail influence fortement le projet du Forum des Halles à Paris… Cette évolution s’explique pour deux raisons. D’abord, l’urbaniste se limite souvent à une approche spatiale de la ville. Or, celle-ci n’est pas forcément la plus adaptée, qu’il s’agisse de résoudre les problèmes des quartiers sensibles (« pour casser les ghettos, il faut s’occuper autant des gens que des lieux » ) ou de rendre le territoire compétitif sur le plan économique. De plus, le rôle de l’urbaniste se situe habituellement, en amont du projet urbain, auprès de la collectivité locale ou de l’aménageur public. Mais le processus de fabrication de la ville est de moins en moins séquentiel et résulte désormais d’un système d’acteurs complexe : de nouveaux « intégrateurs urbains » font leur apparition, qui rentrent dans le champ de l’urbain par la gestion de l’énergie (Veolia, Suez, Siemens), par les systèmes d’information (IBM, Google) ou par le financement (promoteurs et investisseurs immobiliers)". (...)

Sources : ''Gurgaon, symbole terni des villes privées indiennes" - Le Monde - 15 mai 2012 "Grand Paris ou grand écart : la ville de l'après-Kyoto ne doit pas être celle de l'avant-Mumbaï" - Isabelle Baraud-Serfaty - LeMonde.fr - 26 novembre 2009''

vendredi, 12 novembre 2010

-2 Mds, Paris s’invente !

En ce moment, se tient à Paris « une exposition sortie de l'imagination d'un collectif d'architectes "... et Alors ?" qui a imaginé quel pourrait être Paris dans le futur lorsque la température de la Terre aura augmenté globalement de 2°C. Le projet d’anticipation « + 2°C … Paris s'invente ! » s’inscrit dans cette direction utopique en proposant 20 cartes postales de Paris plongé dans un climat fiction. Il s’agit d’une ville qui se transforme activement pour lutter contre l’emballement de la machine climatique et qui saisit cette opportunité pour réinventer des modes de vie urbains ». (cf. ici et image ci-dessous)

Et si, de la même manière, nous imaginions ce que deviendrait Paris si ses recettes financières diminuaient fortement ? (Pour mémoire, le budget 2010 de Paris – département et commune – s’élève à 7,4 milliards d’euros). Panorama en 5 cartes postales tirées de l’actualité récente.


Expo +2°C Paris s'invente


Carte-postale du Royaume-Uni

« Les collectivités locales (…) vont devoir réduire leur train de vie de 25% à 30% en moyenne ». A Barnet, au nord de Londres, sur un territoire tory traditionnel, le maire de cette commune de 320 000 habitants a lancé son projet d’ « EasyMairie ». Le postulat de départ est le suivant : «Tout comme les clients des compagnies aériennes à bas coût, les contribuables veulent pouvoir choisir les services dont ils ont besoin. (…) Le résident devra avoir accès à un service minimum qu’il pourra enrichir selon ses envies, à condition de payer : une poubelle plus grande, un conseiller attitré pour suivre tous les dossiers le concernant… ».

Ma mairie discount - Le Monde - 21 octobre 2010

Carte-postale de Madrid

« Les entreprises chargées du nettoyage des rues et du ramassage des ordures de Madrid menacent de recouvrir la ville de détritus si elle ne les paie pas au plus vite. La capitale espagnole croule sous une dette inédite de plus de 7 milliards d'euros, six fois plus qu'à l'arrivée au pouvoir de l'actuel maire, Alberto Ruiz-Gallardon, en 2003.

Après avoir dépensé des sommes considérables dans les travaux de couverture du périphérique, le remodelage du centre-ville, les deux candidatures aux Jeux olympiques ou l'aménagement de « Madrid-plage », la ville est bien en peine de trouver les fonds nécessaires au paiement des sous-traitants qu'elle emploie. (...) Madrid a finalement trouvé une solution d'urgence. Mais la situation n'est pas près de s'arranger, puisque le gouvernement a décidé d'interdire l'accès au crédit, public comme privé, en 2011 aux mairies dont la dette dépasse 75 % de leurs revenus. Si les trois quarts des 9 000 municipalités échappent à cette mesure, d'autres sont contraintes d'appliquer une sévère cure d'austérité. C'est le cas de plusieurs grandes villes, comme Madrid, dont la dette représente plus de 127 % de ses revenus, Valence (112 %), Saragosse et Malaga.

En Espagne, les villes endettées sont privées d’emprunt – Le Monde – 21 octobre 2010


Carte-postale de Los Angeles

« L’Eta californien estime à 1,4 milliard de dollars (1,01 milliard d’euros) le produit sur les ventes et les taxes que la marijuana lui rapporterait. Les amateurs de drogue comme les créanciers de l’Etat sont très favorables à l’adoption d’un tel texte, mais même si ladite motion était adoptée, la réalité pourrait rester en deçà de leurs attentes. (…) Légaliser la marijuana et la frapper de taxes aurait l’avantage de créer des recettes, de se débarrasser de lois régulièrement bafouées, ainsi que de diminuer la criminalité et les trafics associés. Mais les enjeux sanitaires et sociaux ne sont pas minces ».

La sauvetage financier de la Californie ne passera pas par la marijuana - Le Monde – 29 octobre 2010


Carte-postale de Chicago

Pour faire face à ses besoins, Chicago, la 3ème ville en termes de taille des Etats-Unis, préfère privatiser plutôt que d’augmenter davantage les impôts locaux. Ainsi, elle donne en affermage ( « leasing ») un certain nombre des actifs qu’elle détient à des entreprises privées, à charge pour elles de se rémunérer sur les usagers. En 2005 et 2006, elle a ainsi donné en « leasing » d’une durée de 99 ans la route à péage Skyway ou encore des parcs de stationnement : en échange du paiement de la somme requise (respectivement 1,8 milliards de dollars et 563 millions d’euros), des entreprises privées acquièrent la propriété de ces équipements pendant une durée de 99 ans, se chargent de les entretenir et se rémunèrent auprès des usagers. Ces deux opérations furent très réussies, bien acceptées et servirent à rembourser une partie de la dette de la ville et à créer un fond de réserve long-terme.
Après ces succès, la ville voulu affermer les parcmètres, mais ce fut un désastre, car les habitants, mécontents de la hausse des tarifs qui s’ensuivit, bouchèrent les fentes des parcmètres avec de la colle ! Il n’empêche, une telle pratique qui permet d’obtenir beaucoup de cash rapidement séduit aujourd’hui de nombreuses collectivités américaines, qui préfèrent cela à d’impopulaires hausses d’impôts ou coupes budgétaires.

Asset-leasing in Chicago - The big sell – The Economist – September 18th, 2010

Carte-postale de Paris

La Mairie de Paris et Unibail-Rodamco viennent de finaliser l’accord de financement du chantier des Halles. Le protocole d’accord prévoit un « financement en trois parties. Unibail-Rodamco rachète d’abord des surfaces commerciales, le nouveau centre étant plus étendu que le précédent (100 millions d’euros), avec la création d’un nouvel édifice : « La Canopée ». Dans la même veine, la société se voit céder des locaux et des ruelles désormais jugées sans intérêt par la ville (20 millions d’euros). Enfin, Unibail qui n’était propriétaire du centre commercial que jusqu’en 2055, se voit céder définitivement les baux à construire pour 102 millions d’euros.
« La ville n’a pas vocation à être propriétaire d’espaces commerciaux et les Halles ne seront jamais autre chose qu’un centre commercial. Nous vendons dans l’intérêt général, comme nous l’avons fait pour le centre commercial Beaugrenelle », se justifie Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris en charge de l’urbanisme ».

Unibail s’engage en force dans la rénovation des Halles à Paris - Les Echos – 25 octobre 2010


A signaler également :

Un fonds de péréquation financière de 400 millions d’euros entre « départements riches » et « départements pauvres » va être mis en place dans le cadre de la loi de finances pour 2011. Alimenté par une partie des nouvelles recettes sur les droits de mutation, il bénéficiera à 57 départements. « Ce principe de « péréquation horizontale », par opposition à la « péréquation verticale », qui fait jouer la solidarité sur les concours financiers de l’Etat, sera opérationnel dès l’an prochain au niveau des départements. En attendant qu’un tel système de solidarité financière s’applique également entre les intercommunalités et ce, en 2012, si tout va bien ».

« Le budget va imposer un effet de solidarité entre les départements » - Les Echos – 4 novembre 2010