Extraits de l'interview de "l'écrivain et aventurier" Sylvain Tesson, dans le Monde.

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Quel est l’objet de cette « critique en mouvement » qu’est, selon vous, la marche ?

Elle porte sur le verrouillage qui découle du technicisme, de la révolution numérique et de la mondialisation. Ces phénomènes déclarent la guerre au mystère, à l’imprévu, à ce qui fait la substance de la vie. Aujourd’hui, chaque petit geste est régi par la révolution numérique. Pour prendre un train ou aller voir un tableau de Rembrandt, on doit passer par l’ordinateur. Et, à partir du moment où nous confions le moindre détail de notre existence à ce processeur et ce processus, on cimente la possibilité d’un imprévu. Alexis de Tocqueville a une formule géniale dans De la démocratie en Amérique, il parle de « la liberté de détails ». Une vie, c’est plus que le discours superbe de Lamartine au balcon du peuple. C’est aussi le fait d’allumer une clope et de boire un verre de rouge de plus. Aujourd’hui, ces libertés de détails tocquevilliennes, le « jaillissement perpétuel d’imprévisible nouveauté » de Bergson sont canalisés par le numérique. Or, quand on n’a pas la légitimité d’établir et d’exposer un discours critique sur ce sujet, il y a la marche. Elle offre la possibilité d’échapper au dispositif, comme dit le philosophe Giorgio Agamben. On se glisse dans un interstice et on marche, on revient à cette liberté de détails en prenant la fuite.

Est-il encore possible de se soustraire au dispositif ou bien vivons-nous à l’ère de l’impossible voyage et des improbables pas de côté ?

On assiste à un balisage général de l’existence, de la pensée et du verbe. En 2017, même les chemins sont aménagés. Donc, c’est de plus en plus difficile, mais c’est encore possible. Surtout en France, parce que nous avons la chance d’avoir accès, pour dix ou douze euros, à la représentation de la totalité de notre territoire au vingt-cinq millièmes (1 centimètre pour 250 mètres). Ces cartes rendent possible l’échappée dans les interstices. L’échelle de l’état-major, le vingt-cinq millièmes, correspond parfaitement aux marcheurs. Je ne suis pas un être de la flânerie, j’ai besoin de chercher les issues de secours, d’identifier le bon chemin à prendre. Et la carte au vingt-cinq millièmes me rend possible cette recherche.

D’où vient le charme des cartes IGN que tous les marcheurs et les soldats connaissent bien ?

Elles sont très belles. Il y a les ombrages. Chaque pli, chaque relief en possède un. La convention veut que la lumière provienne du nord-ouest. C’est amusant de penser qu’un jour, dans un bureau, un fonctionnaire d’Etat a décrété que le soleil des cartes brillerait au nord-ouest. Et puis, il y a les à-plats de couleur, les verts des broussailles, les camaïeux de bleus pour les zones aquatiques. Il y a tout un protocole graphique de représentation du territoire, selon que le chemin est goudronné, maîtrisé par l’Etat, ou abandonné.

Comment y repérer les « chemins noirs » ?

Ce que je cherchais quand j’ai fait ce voyage, c’était la représentation qui indiquait les chemins perdus, embroussaillés, représentés soit par un liseré aussi fin qu’un cheveu, soit par des pointillés. Dans les légendes de ces cartes, on trouve une expression superbe pour les caractériser : « chemins à la praticabilité aléatoire ». C’est une formule qui pourrait définir l’existence. Un trait de poésie administrative.

Pourquoi ne cherchez-vous pas à épouser ce « bel aujourd’hui » des aéroports et des raffineries, dont Jacques Lacarrière percevait l’attrait, le charme et, d’une certaine manière, le mystère ?

Tout ce qui se dévoile est beau. La phrase est de Priam sur les remparts de Troie. On peut s’émerveiller d’un dimanche après-midi à Monoprix. L’objet du dévoilement est sujet de poésie et Jacques Lacarrière avait, dans sa chimie psychique, dans sa personnalité et sa nature, quelque chose qui lui faisait tout accepter. Il transformait tout en aliments qui nourrissaient sa curiosité et sa tolérance. Mais chaque être humain n’est pas constitué psychiquement de la même manière. Quand j’ai entrepris ce voyage, j’étais dans des dispositions très sombres. J’ai fait correspondre un itinéraire géographique à ma noirceur intérieure. Je ne voulais pas voir de semblables, je ne voulais même pas croiser de miroir, je recherchais des bêtes, du silence, de l’obscurité forestière et des affleurements géologiques. Je suis un homme du calcaire, des pierres, de l’histoire. Je crois préférer les paysages aux visages. Le nouveau ne m’intéresse guère. Le « bel aujourd’hui » peut-être, mais le « beau demain » pas du tout. C’est sans doute pour cela que je préfère la géologie.

En quel sens votre marche a-t-elle été une action thérapeutique ?

Physiquement, physiologiquement et moralement, la marche m’a soigné. Je ne suis pas très versé dans la psychologie, donc pour réparer un corps fracassé, j’ai préféré la marche. Je suis parti boitant, je suis revenu debout. Je me suis détaché de toute cette noirceur qui était sur la ligne de départ avec moi. Je me suis déshabillé de ces scories, de cette mélancolie, qui était la conséquence de mon hospitalisation. Au cours de mon voyage, j’ai eu l’idée de finir cette marche dans le Cotentin, au bord de la mer. Il y a, dans la Normandie que j’ai traversée, une douceur et une évidence qui tranchent avec la Provence. Derrière l’image de carte postale, la Provence est terrible. C’est la mort, la cruauté. Le peintre Pierre Bonnard l’a expliqué dans une lettre. Quand il est arrivé en Provence, il a écrit : « Les arbres sont cannibales. » La Normandie, c’est le beurre, un décor de train électrique, alors qu’en Provence, on se fait piquer par la nature. Ce voyage n’a-t-il pas également été un chemin de croix ? Je ne crois pas à une vie après la mort, à la suprématie de l’homme dans l’édifice du vivant, je crois que le ciel s’arrête aux nuages. Je suis contre le christianisme, le tripatouillage politique de la parole évangélique et le dogme, j’aime la chrétienté comme espace culturel et je me sens avec le Christ, le seul anarchiste qui a réussi, selon la formule d’André Malraux. Je n’ai pas marché pour expier quoi que ce soit, pour assurer ma rédemption ou faire un acte de contrition. J’ai ressenti de la souffrance au bout de laquelle je suis allé parce que j’ai un immense goût pour l’effort radical. Un goût qui me vient probablement de l’alpinisme. Dans l’escalade, on grimpe pour éprouver la jouissance de l’instant où tout s’arrête. C’est un moment extraordinaire.

A rebours des discours sur l’unité de la nation, vous écrivez que ce qui caractérise l’identité de la France, c’est au contraire la fragmentation…

C’est l’historien Fernand Braudel qui, le premier, l’a formulé. Il emploie l’expression d’« effroyable morcellement ». Il fait correspondre ce morcellement géographique à l’accumulation inédite de strates historiques et politiques qui fait la France. On a réussi à construire quelque chose de superbe à partir de ces deux axes : une croisée de transept. J’avais une grande expérience des territoires et des géographies de l’uniformité : la steppe d’Asie centrale, la forêt russe. Vous marchez dix jours dans des paysages et des structures humaines qui ne varient pas. Mais, pendant mon voyage sur les chemins noirs, j’ai ressenti cet effroyable morcellement de Braudel : chaque territoire coexiste dans une marqueterie disparate.

La confrérie des chemins noirs existe-t-elle ?

Je l’ai inventée, j’ai fait une analogie entre l’idée du chemin noir de la carte et du chemin noir de l’existence. Toute existence a tendance à succomber au désir d’aménagement, de domestication par le mariage, le travail… C’est un aménagement du territoire existentiel. Alors, pour y échapper, on a recours aux forêts, au silence. Walt Whitman a une phrase fabuleuse dans son recueil de poèmes Feuilles d’herbe : « Je n’ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m’y opposer. » On ne va pas essayer de dynamiter les citadelles (c’est-à-dire l’Etat), puisque, quand on casse l’appareil, on légitime les forces de la répression. Il vaut mieux chercher à s’attaquer à un point d’appui extérieur. Souvenez-vous de la phrase d’Archimède : « Donnez-moi un point de levier et je lève le monde. » Or, si l’on disparaît, on ôte à la puissance publique ce point de levier. La fuite est un formidable acte de critique. C’est ce que j’appelle le chemin noir existentiel. On peut trouver partout ces interstices, ces échappées, ces issues de secours et ces chemins buissonniers : dans une bibliothèque, sous une voûte, une forêt, sur une paroi – en soi surtout.

Source : "La marche est une critique en mouvement" - Entretien avec Sylvain Tesson - Le Monde - 18 juillet 2017



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